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Quel grand jour pour un coup d’État L’immense Alameda battue est sans éclat Traverséepar les lueurs D’une aube nébuleuse et de grises humeurs Dans le fumard à la voix rauque Des autocars grinçant sur le bitume glauque Une pluie a pris les esprits Ce matin cendrée à Santiago du Chili Prodigieuse gerbe d’eau pure De celle dont on parle dans les Écritures Fruit des cumulus prophétiques Qui se déversèrent lors des moussons mythiques Les flots fous des fléaux anciens Les pleurs des délaissés brillent dans ce grainsaint Nul ne saurait le retenir Il couvrira le bruit des luttes à venir La marche des fiers vers la tombe Dont la gloire restera blanche sous les trombes Il perle la ferveur ancrée Depuis les peintures aux martyrs délavées Au temps pluvieux de la colère Embrasser encore les rêves populaires Marée de ces vérités Les douaniers ont fermé les cols sur la cité Qui s’emplit de l’ire du ciel Et des cris indiens du Mapocho torrentiel Lourde clameur des gens sans armes Des Indignés combattant du juste vacarme Le fracas violent des tyrans Qui retient l’écho lointain des chants partisans Dessous l’averse fantastique Les êtres disparus sortent du Pacifique Se mêlant à la ville aqueuse Où jaillissent les fusillés des places creuses Hantez leurs élimés bourreaux Blêmes face aux spectres glorieux du vent nouveau L’ondée ivre traverse tout Les hommes les tours la capitale partout Déjà s’ouvre La Moneda Sous les cloches quel grand jour pour un coup d’État
I C’est une tache d’encre pour les feuilles blanches Un point perdu oublié de toutes les cartes Sans la chercher on la trouve si l’on s’écarte Vers l’aurore ancienne voguant sur quelques planches
On l’aperçoit lorsque l’union se déclenche Entre ciel et mer qui en se joignant départent Des oeufsvaporeux qu’aiment suivre les jubartes Les immenses nuages surplombant la lanche
Déjà la rive pousse sous les langes sombres Et bientôt sur la côte réduite des ombres Brilleront en majesté sur leur lit de morts
Cinglons sans peur vers les nimbes de ces colosses À l’éveil des trois volcans ils mouvront leur corps Portés par des charmes qui les rendent véloces
II Cet endroit n’est pas râpé par les vents salins Ni raclé par les pluies des grandes nuées Les mâchoires qui firent cet île exténuée Ce sont les hommes pieux et leurs dieux païens
Enivrés sous le zénith de cieux opalins Les Matamua en tête se sont insinués Vers cet horizon vierge de traces dénué Dans cet îlot infini pour leurs rêves hyalins
Ils y érigèrent de toute leur sagesse Des géants qui tantôt joutèrent en largesse Rongeant le tuf vivant tel le vent des courants
Aveuglés par la guerre lent fut leur désastre Jusqu’à ce que leurs lointains fils les secourant Les relèvent humblement pour fixer les astres
III Ils sont venus de loin pour trouver cette terre À bord de vaka pleines de kava de princes Contempler de leurs yeux la promise province Qu’avaient augurée leurs voyants dans l’éther
Guidés par Hau Mata leur mythique pater Ils atteignirent Rapa par sa sapiens Avant même que douze les clans ne devinssent Et n’ancrassent ce roi dansles moaïs solitaires
Seuls sept se tournent vers l’océan passé Alignés au solstice d’été trépassés Mais jadis ivres du mana des prêtres-sages
La tragique humanité de ces lourds gardiens Dont l’Est et les tapu ont troublé les messages Sans bien les comprendre – m’ébranle et me parvient
I Ô Rucapillán si cruellement sublime Vénéré par tes gens car tu es si vivant En toi tu contiens une source qui fulmine Faite d’âmes fauves et magma salivant
Ô cône harmonieux au basalte habité Ta pierre tremble de mille esprits abrités
Ô volcan-roi brèche élue de la Terre De loin je t’aperçus dans ton habit de neige Un pourtour nuageux couronnant ton cratère Déjà tes sujets mirent ma raison en siège Ta suite tutélaire souffla dans mes rêves D’explorer ta grandeur en partant de la grève
II Quelle tragédie empourpra tes bords ! Toi qui nourris les songes fous d’êtres candides Les machis les interprétaient splendides Pourtant tu fis glisser un homme vers la mort
Depuis l’abîme des hauteurs j’ouïs un cri À jamais dans ton effroyable souffle écrit
Je n’étais plus vraiment humain Mais un spectre mortel mimant tes habitants Penché sur tes flancs mi-humain Je me souviens de tous mes pas hésitants Sur la mosaïque mouvante de tes glaces Aveuglé par ta cime surplombant l’atlas
Cent fois j’entendis dans ton vent terrible Marteler sur mon corps courbatu et sans voix Le déchirement funeste et horrible Que poussa l’inconnu trébuchant du convoi
Ngen-ko emplis de zèle aiguisant ta paroi Pillán je me suis traîné sur ton albe arroi Jusqu’au sommet où tu trônes au bout des routes Je rends grâce au Très-haut d’avoir atteint la voûte
III Inspirant l’air ailé je plongeai dans les yeux De la montagne — c’était l’horizon d’un dieu L’étendue insulaire d’un génie austral Auquel parvient le réel par un doux zéphyr Que respirentles profondeursd’ocre porphyre Du Villarrica inaccessible et spectral
Chrysalide de maux aux effluves de soufre Je déchirai ta toile et te rendis au gouffre Sous un halo radieux je descendis recru Pleurant sur les versants changeants du mont andin L’antre d’un seigneur perçue des seuls Anciens Puissance indienne de la terre écrue
Dans l’hacienda bourrée de rêves À cause de ses seize chambres Et des chats qui y dorment Flotte une atmosphère étrange et rose Qu’expirent le souffle De ses murs de chair décrépite
À ses larges fenêtres elle ne regarde rien Dehors est éteint même en plein jour Arrêté Elle ne voit qu’au-dedans À travers ses posters ses affiches Qui forment autant ouvertures Vers des vies anciennes et lointaines
Les gens d’ici sont partis Expliquant tout Sur les troupeaux de crucifix Les pense-bêtes de l’église adjacente Ils ont remis les clefs au majordome Un de ces factotums des manoirs du Sud En poncho d’Arlequin et sombrero large
Et puis Même lui partit un jour Par le fond d’une allée tout au bout des vignes Glissant les clefs sous une porte isolée Une porte de prison qui se trouvait là Souvenir douloureux En forme de traverse
On l’ouvrait jadis sur la mémoire Cependant L’oubli l’a épuisé L’ardent soleil l’a asséché La serrure a rouillé Puis s’est enrayée Et c’est du vide à présent La porte morte ne donne plus que sur une prairie Vague et rose
Se hâter dès l’aurore sur les routes encore vagues Vers les 7h vers le jour à jeun Méditer prévenir l’âme endormie Le réveil puis l’éveil Et prier Chaque dimanche dans une église différente Processions du désert défilés insulaires C’est là qu’apparaissent les miracles Au cœur des vallées amaigries Qui se poursuivent ainsi jusqu’aux confins du monde
-« A ces gens, à son ciel, à ces terres fantastiques… »
Qui ne connaît pas la forêt chilienne ne connaît pas cette planète. C’est de ces terres, de cette boue, de ce silence que je suis parti cheminer et chanter à travers le monde.
Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu
JEÛNE
Se hâter dès l’aurore sur les routes encore vagues Vers les 7h, vers le jour à jeun Méditer, prévenir l’âme endormie Le réveil puis l’éveil Et prier; Chaque dimanche dans une église différente Processions du désert, défilés insulaires C’est là qu’apparaissent les miracles Au cœur des vallées amaigries Qui se poursuivent ainsi jusqu’aux confins du monde
L’HACIENDA DEL HUIQUE
Dans l’hacienda bourrée de rêves À cause de ses 16 chambres Et des chats qui y dorment Flotte une atmosphère étrange et rose, Rose à cause de l’air, De l’air qu’expirent ses murs de chair décrépite
À ses larges fenêtres, elle ne regarde rien Dehors est éteint même en plein jour Arrêté Elle ne voit qu’au-dedans À travers ses posters, ses affiches Qui sont comme des ouvertures, Des ouvertures anciennes et lointaines
Les gens sont partis, expliquant tout Sur ses troupeaux de crucifix, Les pense-bêtes de l’église adjacente. Ils ont remis les clefs au majordome Un Nestor des manoirs du Sud En poncho d’Arlequin et sombrero large
Seulement, au bout d’un moment Même lui partit un jourPar le fond d’une allée tout au bout des vignes Glissant les clefs sous une porte isolée Une porte de prison qui se trouvait là. Un douloureux souvenir En forme de traverse
On l’ouvrait jadis sur la mémoire Un terrain vague Mais l’oubli l’a épuisé L’ardent soleil l’a asséché La serrure a rouillé Puis s’est enrayée Et c’est du vide à présent La porte morte ne donne plus que sur une prairie Vide et rose
Et l’hacienda dort encore…
FIÈVRE ATACAMA
Les salars, solaires et nacrées Au pied des monts sacrés Sont des miroirs où se reflètent Des Incas à la fête
Hantant ces lieux de leur prestige Ballottés par les vents Ce sont des spectres, des vestiges Échos d’un autre temps
En quête de chemins de rêves Qu’ils arpentent sans trêve Comme aux siècles de leur splendeur Quand s’élèvent les heures
L’air est lourd sur ces hauts plateaux De momies suspendues D’ermites aux longs souffles tendus Du vide entre deux eaux
Sur la carcasse de vigogne Des condors sans vergogne Forment des cercles dans le ciel, Un astre démentiel
Le cratère cométaire happent, Ce silence sismique Trouble cette plaine mystique Au loin un renard jappe
La procession du village, Lumière des visages De cent ventres affamés priants Et d’anges gémissants
Au sacrifice pour l’Exemple Les cimes ont suscité Les tremblements du très-saint temple, Et Christ ressuscité
Il redescendra par les Andes Une nuit de légende L’observatoire à son perchoir Le premier à le voir
ODE AU RUCAPILLÁN (« LA MAISON DE L’ESPRIT »)
I Ô Rucapillán si cruellement sublime Vénéré de tes gens car tu es si vivant Tu retiens en toi une folie qui fulmine Faite d’âmes ancestrales et magma salivant.
Toi, le cône idéal, le palais vénérable La demeure invisible, aux hommes impénétrables
Villarrica, pustule sacré de la Terre De loin, je t’ai aperçu dans ta toge en neige Un laurier nuageux couronnant ton cratère. Avec ces atours, tu pris mon esprit en siège Ô Volcan-Roi, César d’Alésia triomphant Libère-moi car je me prétends ton infant
II Que d’histoires ont connu tes bords ! Toi qui nourris les rêves fous d’innocents hommes, Avec tes effluves d’opium, Afin qu’endormis ils s’empressent vers leur mort. Sirène des hauteurs, j’ai entendu un cri À jamais dans ton effroyable vent écrit.
Je n’étais plus vraiment humain Mais un spectre mortel mimant tes habitants, Sur tes flancs, penché, inhumain Je me souviens de tous mes pas hésitants, Sur la mosaïque mouvante de tes glaces Aveuglé par ta cime surplombant l’atlas.
Vent sinistre, vas-tu cesser ? Souffle mauvais émanant des chambres de feu De troubler Sisyphe affaissé ! J’ai traîné mon fardeau jusqu’au bout de mon vœu ; Le sommet a jailli de la route infinie ; Gloire au Très-Saint, de mon succès prédéfini.
III Je m’emplis de paix et plongeai dans les deux yeux De la montagne — c’était l’horizon d’un dieu Oui, l’étendue insulaire du démiurge Auquel parvient le réel sous forme d’un souffle Immuable et tranquille, nul mal ne s’y camoufle. Le temps est figé dans les mains du dramaturge.
Chrysalide de souffrance, tu sens le soufre Je m’extirpe de ta toile et te rends au gouffre Alors, descendant sous un halo de soleil J’ai pleuré au versant du volcan Olympien L’indompté souverain, compris des seuls Indiens Le cri de Terre au sang vermeil…
LA GRANDE RAPA
I C’est une tâche d’encre pour les feuilles blanches Un point perdu oublié de toutes les cartes Sans la chercher on la trouve si l’on s’écarte Vers l’aurore ancien voguant sur quelques planches
Allons pendant que l’union secrète s’enclenche Entre ciel et mer devant l’île sans pancarte Voir les naissances connues des seules jubartes Celles des grands nuages surplombant la lanche
Déjà la rive pousse sous les langes sombres Et bientôt sur la côte raccourcie, des ombres Brilleront tels des vivants sur leur lit de morts
Cinglons sans peur vers les nimbes de ses colosses À l’éveil des 3 volcans, ils mouvront leur corps Car de magie sont tatouées ces pierres véloces
II Cet endroit n’est pas râpé par les vents salins Ni raclé sous les pluies des immenses nuées, Les mâchoires qui firent ces lieux exténués Ce sont les hommes pieux et leurs dieux païens
Enivrés sous le zénith de cieux opalins Les anciens en premier se sont insinués Sur l’horizon nouveau, de traces dénuées Vers cet îlot infini pour leurs rêves hyalins
Ils y érigèrent encore emplis de sagesse Des géants qui trop vite joutèrent en largesse Rongeant le tuf vivant, tel le vent des courants
Aveuglés par la guerre, lent fut leur désastre Jusqu’à ce que leurs lointains fils les secourant Les redressent humblement pour regarder les astres
III Ils sont venus de loin pour prouver cette terre À bord de vaka pleines, de vin et de princes Voir de leurs propres êtres, la promise province Qu’avaient lus les oracles dans les voies d’éther
Elle jaillit des flots, comme première Cythère Couvant un nébuleux destin dans la sapiens Divine — et dont nuls autres ne se souvinssent— Inspirer les statues de roches solitaires
Seules sept sont tournées vers l’océan passé Alignées au solstice d’été, trépassées Mais jadis ivres du mana des prêtres-sages
La tragique humanité de ces lourds gardiens, Indifférente au monde qui les dévisage Sans bien les comprendre – m’ébranle et me parvient
MISÈRE
Misère pourpre au feuillage persistant Misère volubile d’une vile ivresse Misère singeant l’air Misère Misère grasse des riches Misère maigre des pauvres Misère, premier pays Misère sous les volutes des gratte-ciels Misère dans les gares insomniaques Misère dans les matins noirs Misère aux visages inqualifiables Misère, tes hordes d’hommes déformés Misère, l’éclat mauvais dans tes yeux Misère, tu es nation et je connais ton peuple Misère, tu as voulu ma vie Misère, tu es vraiment misérable
LA PLUIE
Quel grand jour pour un coup d’État ! La longue avenue est battue et sans éclat Noyée sous les traits incertains D’un soleil détrempé et mouillé jusqu’aux seins Vous vous en demandez la cause ? Eh bien, c’est une pluie qui trouble ainsi ces choses Prodigieuse abattée d’eau pure De celle dont on parle dans les Écritures Fruit des cumulus prophétiques Venue rappeler à travers cette cryptique Averse les signes anciens Oui, les cris lourds et rauques du courroux divin. Nul ne saurait la retenir Elle recouvrira le bruit des chars à venir, La marche des fiers vers la tombe Dont la gloire reste immaculée sous ses trombes. Le lointain déluge est ici Refermant les cols des monts sans impéritie Fin prêt à submerger l’Égypte, Révolutionnaires, aux armes ! Sortez des cryptes Jaillissez de vos bouges sombres Où vous dormiez sans fin tel d’inutiles ombres. Vers tous les peuples allez sourire C’est grâce à cette pluie que vous allez mourir. Embrassez cet honneur liquide Il vous portera à vos ennemis, livides Et les noiera tous pour de bon. Dans ce désastre d’eau du ciel, si lourd de fond Répétez, mettez-vous en marche N’attendez pas que Noé n’achève son arche Voyez, au bout d’une journée La terre est labourée, les esprits retournés La pluie folle a tout traversé : Les toits, les murs, les fenêtres ouvertes ou fermées Les vêtements, les corps, les âmes ; Sont trempés aussi bien les hommes que les femmes, Cette eau est une pluie qui juge. Elle voit tout et sait qu’il n’y a aucun refuge
Au loin, le tyran terré prie une Piéta Quel grand jour pour un coup d’État !
POÈMES ÉPARS
i. Soleil blanc d’hiver Le port s’emplit de pêcheurs Chinchards, merlus, seiches
ii. Sur un banc public La prière pour bénir Le pain, les conserves
iii. Les midis je vais Dans les kiosques gris du centre Lire sans manger
iv. Dans ma chambre nue D’un hôtel du port, j’allume Le téléviseur
v. Sur le terminal, S’agglutinent âmes et bagages — Brassage du jour
vi. Ah, les nuits du sud Insomnie au bord du lac Et ciel personnel
vii. Les cygnes à cou noir Qui vivent vers l’embouchure Ne migreront plus
viii. Dieu a renversé Sa palette de couleurs D’automne au Llaima
ix. Embaumé de neige L’antique machinerie Abrite et résonne
x. Un pic-vert noir pique Les écailles jurassiques D’un araucaria