
-« A ces gens, à son ciel, à ces terres fantastiques… »
Qui ne connaît pas la forêt chilienne ne connaît pas cette planète.
C’est de ces terres, de cette boue, de ce silence que je suis parti cheminer et chanter à travers le monde.Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu
JEÛNE
Se hâter dès l’aurore sur les routes encore vagues
Vers les 7h, vers le jour à jeun
Méditer, prévenir l’âme endormie
Le réveil puis l’éveil
Et prier;
Chaque dimanche dans une église différente
Processions du désert, défilés insulaires
C’est là qu’apparaissent les miracles
Au cœur des vallées amaigries
Qui se poursuivent ainsi jusqu’aux confins du monde
L’HACIENDA DEL HUIQUE
Dans l’hacienda bourrée de rêves
À cause de ses 16 chambres
Et des chats qui y dorment
Flotte une atmosphère étrange et rose,
Rose à cause de l’air,
De l’air qu’expirent ses murs de chair décrépite
À ses larges fenêtres, elle ne regarde rien
Dehors est éteint même en plein jour
Arrêté
Elle ne voit qu’au-dedans
À travers ses posters, ses affiches
Qui sont comme des ouvertures,
Des ouvertures anciennes et lointaines
Les gens sont partis, expliquant tout
Sur ses troupeaux de crucifix,
Les pense-bêtes de l’église adjacente.
Ils ont remis les clefs au majordome
Un Nestor des manoirs du Sud
En poncho d’Arlequin et sombrero large
Seulement, au bout d’un moment
Même lui partit un jourPar le fond d’une allée tout au bout des vignes
Glissant les clefs sous une porte isolée
Une porte de prison qui se trouvait là.
Un douloureux souvenir
En forme de traverse
On l’ouvrait jadis sur la mémoire
Un terrain vague
Mais l’oubli l’a épuisé
L’ardent soleil l’a asséché
La serrure a rouillé
Puis s’est enrayée
Et c’est du vide à présent
La porte morte ne donne plus que sur une prairie
Vide et rose
Et l’hacienda dort encore…
FIÈVRE ATACAMA
Les salars, solaires et nacrées
Au pied des monts sacrés
Sont des miroirs où se reflètent
Des Incas à la fête
Hantant ces lieux de leur prestige
Ballottés par les vents
Ce sont des spectres, des vestiges
Échos d’un autre temps
En quête de chemins de rêves
Qu’ils arpentent sans trêve
Comme aux siècles de leur splendeur
Quand s’élèvent les heures
L’air est lourd sur ces hauts plateaux
De momies suspendues
D’ermites aux longs souffles tendus
Du vide entre deux eaux
Sur la carcasse de vigogne
Des condors sans vergogne
Forment des cercles dans le ciel,
Un astre démentiel
Le cratère cométaire happent,
Ce silence sismique
Trouble cette plaine mystique
Au loin un renard jappe
La procession du village,
Lumière des visages
De cent ventres affamés priants
Et d’anges gémissants
Au sacrifice pour l’Exemple
Les cimes ont suscité
Les tremblements du très-saint temple,
Et Christ ressuscité
Il redescendra par les Andes
Une nuit de légende
L’observatoire à son perchoir
Le premier à le voir
ODE AU RUCAPILLÁN (« LA MAISON DE L’ESPRIT »)
I
Ô Rucapillán si cruellement sublime
Vénéré de tes gens car tu es si vivant
Tu retiens en toi une folie qui fulmine
Faite d’âmes ancestrales et magma salivant.
Toi, le cône idéal, le palais vénérable
La demeure invisible, aux hommes impénétrables
Villarrica, pustule sacré de la Terre
De loin, je t’ai aperçu dans ta toge en neige
Un laurier nuageux couronnant ton cratère.
Avec ces atours, tu pris mon esprit en siège
Ô Volcan-Roi, César d’Alésia triomphant
Libère-moi car je me prétends ton infant
II
Que d’histoires ont connu tes bords !
Toi qui nourris les rêves fous d’innocents hommes,
Avec tes effluves d’opium,
Afin qu’endormis ils s’empressent vers leur mort.
Sirène des hauteurs, j’ai entendu un cri
À jamais dans ton effroyable vent écrit.
Je n’étais plus vraiment humain
Mais un spectre mortel mimant tes habitants,
Sur tes flancs, penché, inhumain
Je me souviens de tous mes pas hésitants,
Sur la mosaïque mouvante de tes glaces
Aveuglé par ta cime surplombant l’atlas.
Vent sinistre, vas-tu cesser ?
Souffle mauvais émanant des chambres de feu
De troubler Sisyphe affaissé !
J’ai traîné mon fardeau jusqu’au bout de mon vœu ;
Le sommet a jailli de la route infinie ;
Gloire au Très-Saint, de mon succès prédéfini.
III
Je m’emplis de paix et plongeai dans les deux yeux
De la montagne — c’était l’horizon d’un dieu
Oui, l’étendue insulaire du démiurge
Auquel parvient le réel sous forme d’un souffle
Immuable et tranquille, nul mal ne s’y camoufle.
Le temps est figé dans les mains du dramaturge.
Chrysalide de souffrance, tu sens le soufre
Je m’extirpe de ta toile et te rends au gouffre
Alors, descendant sous un halo de soleil
J’ai pleuré au versant du volcan Olympien
L’indompté souverain, compris des seuls Indiens
Le cri de Terre au sang vermeil…
LA GRANDE RAPA
I
C’est une tâche d’encre pour les feuilles blanches
Un point perdu oublié de toutes les cartes
Sans la chercher on la trouve si l’on s’écarte
Vers l’aurore ancien voguant sur quelques planches
Allons pendant que l’union secrète s’enclenche
Entre ciel et mer devant l’île sans pancarte
Voir les naissances connues des seules jubartes
Celles des grands nuages surplombant la lanche
Déjà la rive pousse sous les langes sombres
Et bientôt sur la côte raccourcie, des ombres
Brilleront tels des vivants sur leur lit de morts
Cinglons sans peur vers les nimbes de ses colosses
À l’éveil des 3 volcans, ils mouvront leur corps
Car de magie sont tatouées ces pierres véloces
II
Cet endroit n’est pas râpé par les vents salins
Ni raclé sous les pluies des immenses nuées,
Les mâchoires qui firent ces lieux exténués
Ce sont les hommes pieux et leurs dieux païens
Enivrés sous le zénith de cieux opalins
Les anciens en premier se sont insinués
Sur l’horizon nouveau, de traces dénuées
Vers cet îlot infini pour leurs rêves hyalins
Ils y érigèrent encore emplis de sagesse
Des géants qui trop vite joutèrent en largesse
Rongeant le tuf vivant, tel le vent des courants
Aveuglés par la guerre, lent fut leur désastre
Jusqu’à ce que leurs lointains fils les secourant
Les redressent humblement pour regarder les astres
III
Ils sont venus de loin pour prouver cette terre
À bord de vaka pleines, de vin et de princes
Voir de leurs propres êtres, la promise province
Qu’avaient lus les oracles dans les voies d’éther
Elle jaillit des flots, comme première Cythère
Couvant un nébuleux destin dans la sapiens
Divine — et dont nuls autres ne se souvinssent—
Inspirer les statues de roches solitaires
Seules sept sont tournées vers l’océan passé
Alignées au solstice d’été, trépassées
Mais jadis ivres du mana des prêtres-sages
La tragique humanité de ces lourds gardiens,
Indifférente au monde qui les dévisage
Sans bien les comprendre – m’ébranle et me parvient
MISÈRE
Misère pourpre au feuillage persistant
Misère volubile d’une vile ivresse
Misère singeant l’air
Misère
Misère grasse des riches
Misère maigre des pauvres
Misère, premier pays
Misère sous les volutes des gratte-ciels
Misère dans les gares insomniaques
Misère dans les matins noirs
Misère aux visages inqualifiables
Misère, tes hordes d’hommes déformés
Misère, l’éclat mauvais dans tes yeux
Misère, tu es nation et je connais ton peuple
Misère, tu as voulu ma vie
Misère, tu es vraiment misérable
LA PLUIE
Quel grand jour pour un coup d’État !
La longue avenue est battue et sans éclat
Noyée sous les traits incertains
D’un soleil détrempé et mouillé jusqu’aux seins
Vous vous en demandez la cause ?
Eh bien, c’est une pluie qui trouble ainsi ces choses
Prodigieuse abattée d’eau pure
De celle dont on parle dans les Écritures
Fruit des cumulus prophétiques
Venue rappeler à travers cette cryptique
Averse les signes anciens
Oui, les cris lourds et rauques du courroux divin.
Nul ne saurait la retenir
Elle recouvrira le bruit des chars à venir,
La marche des fiers vers la tombe
Dont la gloire reste immaculée sous ses trombes.
Le lointain déluge est ici
Refermant les cols des monts sans impéritie
Fin prêt à submerger l’Égypte,
Révolutionnaires, aux armes ! Sortez des cryptes
Jaillissez de vos bouges sombres
Où vous dormiez sans fin tel d’inutiles ombres.
Vers tous les peuples allez sourire
C’est grâce à cette pluie que vous allez mourir.
Embrassez cet honneur liquide
Il vous portera à vos ennemis, livides
Et les noiera tous pour de bon.
Dans ce désastre d’eau du ciel, si lourd de fond
Répétez, mettez-vous en marche
N’attendez pas que Noé n’achève son arche
Voyez, au bout d’une journée
La terre est labourée, les esprits retournés
La pluie folle a tout traversé :
Les toits, les murs, les fenêtres ouvertes ou fermées
Les vêtements, les corps, les âmes ;
Sont trempés aussi bien les hommes que les femmes,
Cette eau est une pluie qui juge.
Elle voit tout et sait qu’il n’y a aucun refuge
Au loin, le tyran terré prie une Piéta
Quel grand jour pour un coup d’État !
POÈMES ÉPARS
i. Soleil blanc d’hiver
Le port s’emplit de pêcheurs
Chinchards, merlus, seiches
ii. Sur un banc public
La prière pour bénir
Le pain, les conserves
iii. Les midis je vais
Dans les kiosques gris du centre
Lire sans manger
iv. Dans ma chambre nue
D’un hôtel du port, j’allume
Le téléviseur
v. Sur le terminal,
S’agglutinent âmes et bagages
— Brassage du jour
vi. Ah, les nuits du sud
Insomnie au bord du lac
Et ciel personnel
vii. Les cygnes à cou noir
Qui vivent vers l’embouchure
Ne migreront plus
viii. Dieu a renversé
Sa palette de couleurs
D’automne au Llaima
ix. Embaumé de neige
L’antique machinerie
Abrite et résonne
x. Un pic-vert noir pique
Les écailles jurassiques
D’un araucaria
Antoine Samson-Mendes, La lyre du Chili

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